Trauma

Sidi Bel-Abbès été 1962

Pépé n’en voulait pas.

 » Je vous préviens, je l’attrape par la queue, et je le balance par-dessus le mur du jardin si vous le ramenez à la maison. »

Il parlait du chaton abandonné que mes frères et moi avions trouvé sur notre seuil.

Toute la nuit, sous la fenêtre, je l’avais entendu miauler, dans la boîte à chaussures où nous pensions l’avoir abrité.

Nous l’avions bien lavé, mais cela n’avait eu pour effet que de lui provoquer une formidable diarrhée.

Et nous n’avions rien trouvé pour l’alimenter.

Au  » petit  » soleil de ce matin estival, nous l’avions retrouvé quasi agonisant, sur le perron.

Une solution, cependant, avait germé dans la nuit: Il suffisait d’attendre le livreur de lait, et notre petit chat perdu serait sauvé. Tous les trois anxieux, assis devant la porte, nous attendions donc la délivrance, pour notre rejeton griffu.

Enfin, l’homme apparut, sur son vélo.

Il sifflotait comme à son habitude, se laissant rouler dans la descente qui menait jusqu’à nous.

Nous étions prêts à lui faire un triomphe.

Une voiture noire comme la nuit le suivait de près. Elle le dépassa et ce faisant une rafale d’arme automatique vint épingler notre sauveur, sa chute provoquant la casse des bouteilles qu’il transportait.

En traînant la jambe, il se mit à hurler:  » Au secours!…A l’aide! « 

Lentement la voiture noire fit demi-tour, et revint achever sa besogne.

Une seconde rafale stoppa net les cris et les gémissements.

Et il y eu sur l’asphalte, le verre, le lait et le sang mêlés.

Dans le silence revenu, j’entends la plainte du chaton affamé.

Longtemps après, nous jouâmes mes frères et moi cette scène de meurtre, encore et encore, en traînant la jambe…

Je ne me souviens plus de ce qu’il advint du chat.

Trauma

Techniques mixtes sur papier