A mes chers disparus

Madrid le 31 octobre 2013

Mon court séjour dans la capitale espagnole touche à sa fin.
Je reprends l’avion dans deux heures.
Que ce fut bref! Mais quel plaisir de retrouver l’Espagne.
Définitivement, j’aime tout ici.
Et surtout les Espagnols.
Et savez-vous pourquoi?
Il y a d’abord un mot barbare pour exprimer un fait social de la plus haute importance: « intergénérationnel  »
On peut retrouver dans un même lieu, jeunes et vieux partageant les mêmes tapas ou le même spectacle, communiant dans une même culture, d’une puissance formidable.
Il y a la langue ensuite, si belle qu’elle donne envie d’aimer. Emocion, Carino…Et cette courtoisie. Usted, caballero…Oui, ici aussi , je me sens chez moi.
Je croise ma famille au coin de la rue.
Ici, le rire de ma grand-mère.
Là le regard de ma mère.
Ou encore, l’allure de mon père.
Tous mes chers disparus y sont encore si présents.
C’est comme ça que je sens mon appartenance à ce pays.
Ola! Dans ces trois lettres qui chantent, tant de bonheur retrouvé.

Mais j’aime aussi l’Espagne noire.
Cette douleur latente, que l’on sent dans sa peinture, sa musique, sa danse.
Cette poésie tragique toute pleine de magnificence.
Hier soir j’ai frissonné lors d’un spectacle de Flamenco.
Un danseur, en particulier, sombre et maigre, a offert au public transporté, sa danse, comme un combat contre la mort, tauromachique, évidemment. Tragicomédie, alternant grâce, élégance austère et passion sensuelle et dévorante.
frôlant aussi parfois la vulgarité, comme un doigt d’honneur contre la Mort.
Alliant sans cesse le rire ET les larmes.
Un condensé brutal de la Vie.
la Camarde on la chasse à coups de talons et en frappant fort dans ses mains.
L’Espagnol est obsédé par la mort, c’est ce qui lui donne un tel appêtit de vivre!
Et ce goût pour la fête, à nul autre pareil.

Oui, c’est ici que sont mes racines.
Ici, je me sens naturel, fragile et fort, tendre et fier.
Cela monte de mon ventre à mes yeux, et je déborde d’Amour, pour cette terre douloureuse , belle , et pleine de dignité.

Pour mes chers disparus j’allume ce soir une bougie.